En 1919, Claire Moÿse naît à Levier, dans le Doubs, village de 1200 habitants au cœur des grandes forêts du Jura. Les hommes y sont bûcherons, scieurs, menuisiers, ébénistes...les femmes travaillent souvent la terre, et portent les hommes.


Claire à 20 ans en 1939. Ses frères sont mobilisés, elle tient la ferme cinq ans durant, seule. Le portrait évoqué par son curé « de la jeune paysanne aux allures de garçon, béret sur l'oreille, cigarette à la bouche, au langage direct et imagé, pleine d'entrain et menant la ferme familiale pendant que ses deux frères étaient prisonniers » nous laisse entrevoir le personnage.


Arrive la libération, les frères reviennent. Elle leur « remet » la ferme et se retrouve étrangement plus seule encore. Beaucoup d'hommes sont morts, les amies sont parties, et quel avenir en épousant un paysan dont il faudra tenir la ferme et servir la famille. La religion, elle connaît. Elle tient l’église du village à bout de bras. Cette parole prend forme, devient projet. Et puis son oncle et son cousin missionnaires avaient un parfum d’aventure, de liberté…                                                            

 

C’était décidé, elle rentrerait dans les ordres. Elle serait missionnaire.

 



 

Claire Moÿse 

Marie Albéric

... d'une forêt l'autre ...

« J’étais là au postulat.

 

Elle avait dirigé la ferme de ses frères qui était mobilisés, cela lui avait donné une personnalité encore plus forte, et je mesurai le chemin qu’elle devait faire pour entrer dans nos règlements.
 

Même si nous n’étions pas une congrégation très stricte, parce que missionnaire, il y avait tout de même une discipline ! »

Sr Paule Girolet, 95 ans (entretien du 15 janvier 2016)

  Claire Moÿse  prononce ses premiers vœux le 24 mars 1949 en choisissant le nom de Marie-Albéric.

 

  

Cameroun 1950 / 1970

Devenue Sœur, elle arrive au Cameroun en juillet 1950.
 

La situation est trouble au lendemain de la guerre. Le Cameroun que l’on compare fréquemment à une « Afrique en miniature » émerge d’une succession de colonisateurs Allemands, puis Français et/ou Anglais aboutissant à la création d’un pays que rien n’unit véritablement.


La France y mène une guerre secrète, une guerre coloniale puis néo coloniale qui fera des dizaines de milliers de morts.


Une guerre totalement effacée des histoires officielles.
 

C’est ce qu’a par exemple pu constater en 1972 l’écrivain camerounais Mongo Beti lorsqu’il publia en France le premier ouvrage consacré à la guerre d’indépendance.

 

Le livre, intitulé Main basse sur le Cameroun, fut immédiatement interdit par le gouvernement français, qui détruisit tous les exemplaires disponibles.

Le mouvement des missions avait eu un temps d'avance sur la colonisation.  L'Église saura anticiper la décolonisation.

De fait son attitude prudente sera couronnée de succès et l'accès à l'indépendance ne s'accompagnera pas d'une réaction de rejet de la religion qui aurait pu être considérée comme un héritage non désiré des colonisateurs.


Cependant les guerres et les révolutions mettent toujours les missions chrétiennes sur les lignes de fractures.


La toute récente Spiritaine qui sortait de l'occupation allemande se trouvait brutalement projetée dans l'univers colonial. Qu'en connaissait-elle véritablement avant de quitter son village ?
 

Au cours des années soixante, elle convoque les préceptes de Vatican 2 et la "nouvelle doctrine" des Spiritaines pour s'éloigner des troubles et de la violence grandissante de la révolte en mouvement.

Va faire un tour dans l'est !

Sr Paule Girolet (entretien du 15 janvier 2016)
« je l’ai revue à Yaoundé après (en 1962).

Elle n’était pas tellement facile à vivre. Elle était appelée à autre chose et il fallait qu’elle trouve son lieu. J’ai été sa supérieure à Yaoundé,

 

Et voilà que j’ai fait une réunion avec toutes les personnes qui servaient, qui avaient des aspirations. C’était, dans l’église, une période… Comment dire... de nouveauté quand même.

Il y avait eu le concile (Vatican 2) et à cette réunion, les sœurs qui avaient des projets s’exprimaient en toute liberté.

 

Alors Marie-Albéric me dit : « Vous envoyez de très beaux bulletins, c’est très beau tout ça, mais il faut passer aux actes. Moi j’ai un projet » «  Alors dis-le ! »

Elle le déclare tout net, à la Franc comtoise, devant toutes les sœurs, il n’y avait pas de secret et moi je sens ... là, il y a vraiment une grâce…

Sœur Marie-Albéric à Messok en 1970

Je lui ai dit : « Prends la voiture, va faire un tour dans l’Est ! »

Le feu vert lui est donné pour tenter une prospection dans la forêt du Haut-Nyong, au sud Cameroun. 

A 65 km de Lomié, elle découvre un village d'environ 250 habitants, Messok, autour duquel sont installés de nombreux camps pygmées et comprends bien vite leur situation précaire et ambigüe.


Au cours de sa tournée, elle rencontre l’évêque dans un village et le convainc de son projet : Venir en aide à cette population pauvre parmi les pauvres.

" Quand elle revient c’était quasi fait !! "

Sr Paule Girolet  (entretien du 15 janvier 2016)

« .../... Mais moi je sentais ma responsabilité quand même, on ne pouvais pas l’envoyer là-bas sans avoir vu nous-mêmes ce que cela représente.


Arrivés à peu près à la moitié de notre parcours, la piste était tellement épouvantable, qu’on s’est arrêté. Et on a tenu conseil. Est-il raisonnable d’aller planter une troupe de sœurs au bout de cette piste là ? Oui ! Étant donné la qualité des fondatrices… On Y va !


 Arrivés à Messok (n’est-ce pas à ce moment-là c’était Messok !) nous restons un ou deux jours là-bas et on revient à Yaoundé. Tout le monde était dans l’enthousiasme. Et moi je rentrais à Paris au mois d’août, il fallait faire vite.

 

Donc on tient conseil et on décide, mais je dis à Marie-Albéric tu ne peux pas partir toute seule. Il faut que tu trouves quelqu’un. Elle pense à sœur Adèle, 62 ans. Pendant 25 ans, elle avait été dans un cadre de noviciat africain, et tout le monde disait « oh, elle ne saura rien faire d’autre que de faire des prières et des cours ». Et bien Adèle a dit tout de suite d’accord. J’y vais.

 

Et les voilà parties au mois d’août ! »

Cameroun 1970 / 1974

De la brousse à la piste 12 campements…50 familles…un bosquet …Le village

R. P. DHELLEMMES, extraits du livre "Le Père des Pygmées", Flammarion, Paris, 1986

« En quittant Lomié vers le sud, l'ancienne route de Messok traversait un coin de forêt inhabité.
 

Les gens du pays appelaient cette partie de route :  Le Bosquet.
 

Il n'était guère accueillant et consistait surtout en une série d'infâmes bourbiers...                     

C'est là qu'arrive sœur Marie-Albéric.
 

Elle loge durant quelques mois dans une case en feuillage au cœur de la forêt couvrant alors tout le terrain.

Elle commence les travaux avec la cinquantaine d'hommes qui ont répondu à son appel.
Mettre des plants de bananiers en terre, c'était la première action à entreprendre si on voulait s'installer.
Loin des villages, on ne pouvait compter sur la nourriture que l'on cherchait auparavant dans les plantations des Nzimé, avec ou sans leur accord…
Les Pygmées travaillent avec courage...                    
Il faut cependant assurer la soudure, malgré la chasse, la récolte du miel, la cueillette des fruits en forêt, les Pygmées ont faim.
Des démarches faites par sœur Marie-Albéric, auprès de plusieurs organismes permettent d'ajouter aux maigres rations. »

Florentine, jeune postulante en 1972

 j’ai donc passé deux ans ici.


Alors c’était mon grand étonnement, parce que, quand on arrive c’était la forêt partout. Et puis, qu’est-ce qu’on voit ?  C’était des chantiers partout !


Donc le Bosquet c’était comme si toutes les maisons étaient en route pour être construites presque en même temps, chez les sœurs et dans les campements !
Je suppose que la sœur avait mis en place des groupes comme ça pour superviser, puis elle surveillait aussi, elle allait !!


Mais c’était un grand chantier ! Un grand chantier ! J’ai dit mais vraiment ! C’est incroyable !


Alors c’était encore le tôlage, c’était partout le tôlage, et quand on montait

les murs, et bien c’était partout, et puis la maison des sœurs …

 

Je voyais la sœur Marie-Albéric elle-même qui montait les échafaudages,

« et passez-moi ceci, et passez-moi cela... » Elle était perchée en haut même !

J’étais tellement émerveillée de voir tout ça "

Le Tournant

Sœur Florentine,actuelle responsable de la mission / itv mars 2017

Alors, pour moi je peux dire que vraiment, elle était ... ... Nous on disait elle était un homme !
Parce qu’elle faisait tout ce que les hommes faisaient. Elle était femme et c’était...pour moi je ne comprenais pas; elle avait une force, une de ces forces... de caractère, mais aussi une force physique qui faisait qu’elle était vraiment sur pied toute la journée. Et tous les jours et puis le matin et puis le soir et puis ça repart, et elle embrassait, commandait par ci commandait par là ... une autorité de chef. On avait qu’à obéir, tout le monde, il fallait faire comme elle voulait hein. Ah ben si on le fait pas, ah je vous dis, « espèce de cornichons !» ça venait souvent.

Elle avait donc cette force qui faisait que les Baka, je ne sais pas comment, c’est comme si ils comprenaient tout de suite ce qu’elle voulait, et puis ça marchait, il y avait justement cet esprit qui faisait marcher les choses. Ce qui fait que tout évoluait comme elle voulait si bien que la réussite, et bien elle était là, les cases des Baka étaient construites ! Et puis quand il fallait parler en général, même pour parler de Dieu hein, c’était avec conviction. c’était incroyable. Être à ses côtés, c’était pour moi… Je me disais mais vraiment, j’apprenais, j’apprenais beaucoup. Parce que c’était une femme de foi qui croyait en ce qu’elle faisait. Pour beaucoup, c’était incroyable ce qu’elle faisait ici. Elle y croyait, elle y allait à fond, à fond, et elle voyait la réussite. Et voilà pourquoi le Bosquet existe aujourd’hui. Et je me dis si ça tient encore, c’est parce que les Baka ont compris que ils ne peuvent pas rester toujours seulement en forêt, ils ont besoin d’être aussi comme les autres, des Camerounais à part entière. Et pour pouvoir être recensés, vivre comme les autres, au bord de la route, et pouvoir collaborer avec les autres Villages.


Alors il y avait les camions pour transporter le matériel. Ils venaient pour amener le bois, sable, ciment…Et justement (ce jour là) le camion ne venait pas, elle a dit le camion est peut-être bloqué à Abong Mbang, où quelque part, je vais aller voir. Et puis donc elle est partie avec la coopérante, oui je n’ai pas dit il y avait une coopérantes française, Jacqueline.

Alors elles sont parties toutes les deux pour chercher le camion.

Et voilà que en route  .... Voilà, accident, et le camion rentre dedans et c’était la mort des deux, tout de suite.

Laurent Maget et les Archives Spiritaines

15 juillet 2018